DJ, danseuse, compositrice : Céline B. a un parcours aussi singulier que sa sensibilité musicale

Club Culture

Formée à la flûte et à la danse classique, puis passée par la biologie, Céline B. a fait de la musique électronique son terrain de jeu. Cofondatrice de Technorama, elle revient sur vingt ans de scène parisienne avant son closing à La Mona le 6 novembre.

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1. Peux-tu nous parler de ta jeunesse et de tes premiers amours musicaux ? À quel moment as-tu commencé à t’intéresser aux musiques électroniques ? Y a-t-il eu un déclic particulier ?

Dans ma jeunesse, la musique et la danse étaient déjà très présentes en moi, comme des évidences. Elles ont toujours fait partie intégrante de ma vie. Enfant, j’adorais déjà danser et j’étais hyper sensible à la musique. Je me souviens que, dès l’âge de six ou sept ans, je collectionnais les petits 45-tours. 

Puis, sont venues mes années au conservatoire de musique et de danse. J’y ai reçu une formation approfondie en flûte traversière, en solfège, ainsi qu’un enseignement en danse classique. C’est à cette occasion, que j’ai découvert la musique de Bach et Chopin, les ballets classiques...

En parallèle, mon père me faisait découvrir sa passion aussi bien pour la disco que le jazz, le classique, et les prémices de l’électronique (Donna Summer, Diana Ross, Marianne Faithfull, Frankie Goes to Hollywood avec l’album « Welcome to the Pleasuredome », Kraftwerk et Jean-Michel Jarre « Oxygène »…). 

Au tout début de mon adolescence, j’écoutais en boucle Depeche Mode, David Bowie, Téléphone. J’étais emportée par les sonorités aussi bien industrielles, que rock, pop ou new wave.

À la fin de mon adolescence, vers 17 ans, j’ai eu un véritable déclic musical en écoutant Radio Nova. Je suis tombée, par hasard, sur le morceau jungle de T.Power « Mutant Jazz ». J’ai été bouleversée par cet ovni, aux sons hybrides entre jungle, jazz, breaks. Ça a été une véritable claque musicale, qui m’a plongé dans les musiques électroniques. J’ai immédiatement appelé la radio pour avoir le titre, et le week-end d’après j’allais à la Fnac pour acheter une compile de CD contenant ce morceau. À partir de ce moment-là, je me suis plongée dans l’univers des musiques électroniques en découvrant Juan Atkins, Scan 7, Aux 88, Massive Attack, Aphex Twin, Maurizio, Tikiman, Suicide, Tortoise, Kreidler, Matthew Herbert, etc… et les labels incontournables Warp, Ninja Tune, Metroplex, R&S records… Aphex Twin - Model 500 « Mind and Body » album - Rythm & Sound feat Paul St. Hilaire - Domina remixé par Carl Craig - Kid Loops « Lbs Feet »
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2. Tu as pratiqué la danse classique pendant de nombreuses années, dont onze ans au conservatoire, ainsi que la danse contemporaine. Quelle place la danse occupe-t-elle dans ton parcours et ta sensibilité artistique ? Est-ce qu’elle influence aujourd’hui ta manière de mixer et de composer ?

Pour moi, la danse et la musique sont intimement liées. Ce sont des pratiques indissociables qui se nourrissent et se répondent mutuellement dans mon travail de DJ et de productrice. Mon parcours est traversé par des allers-retours constants entre ces deux disciplines. À l’adolescence, un mouvement s’est d’abord opéré de la danse vers la musique, à travers ma formation de danseuse au conservatoire. Cet enseignement m’a permis de développer une écoute fine et une analyse approfondie de la musique, d’en percevoir les textures, les rythmes et les nuances, mais aussi d’y réagir physiquement, par le mouvement. Ça a façonné ma manière d’écouter, de ressentir et d’appréhender le son. Je me rappelle notamment avoir préformé avec le Cabaret Contemporain sur l’œuvre « Music for Eigtheen musiciens » de Steve Reich; m’être prise de passion pour l’histoire du danseur Nijinski; ou encore avoir été marquée par les spectacles de danse des chorégraphes Pina Bausch et Anne Teresa De Keersmaeker (« Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich »). Tout y était : la musique, la chorégraphie, la danse collective et la scénographie. La danse classique m’a également permis d’acquérir une grande patience et persévérance, que je mets maintenant à l’œuvre dans mon processus de production de musique. 

Aujourd’hui, dans mon travail de compositrice et de DJ, cette relation s’inverse : c’est la musique qui me ramène au mouvement, m’invite à la danse. Lorsque j’écoute ou que je compose de la musique, je ne fais pas qu’entendre les sons : je les ressens physiquement. La musique traverse mon corps de manière presque charnelle et sensorielle. J’ai besoin de m’y accorder, de laisser mon corps épouser ses rythmes, ses textures et ses vibrations. Le mouvement devient alors une manière de ressentir, d’explorer, et d’expérimenter la musique plus profondément. Par exemple, lorsque je composais la dernière scène d’ « Errances Nocturnes » (production Kluster, chorégraphe Léonel Bardot), je ne pouvais m’empêcher de danser pour tester le groove. Je suis aussi résidente à Swell Dance, et j’accompagne, avec un.e chorégraphe, le public à performer de manière complètement libre sur des DJ sets. Lorsque je compose pour des mises en scène de théâtre (« Stonewall » de David Léon, mise en scène de Matthieu Heydon), je cherche à comprendre comment le son peut soutenir ou ponctuer le jeu des acteurs. Pour les vidéos d’art, je m’interroge sur la manière dont la musique peut entrer en résonance avec une image, une performance ou une action. (Film de Sierra Kinsora et Films d’Halveig Villand). 

Et enfin, bien sûr, lorsque je suis en DJ set, je performe et je danse de manière intuitive. J’ai un amour de la scène, qui me ramène à mes premières années au conservatoire.

Kluster - Léonel Bardot - Swell Dance - Sierra Kinsora - Halveig Villand
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3. Avec DJ Jee, vous avez créé les soirées Technorama en 2005. Comment as-tu vu évoluer la scène électronique parisienne depuis cette époque ? Et que reste-t-il aujourd’hui de l’esprit des débuts ?

En 2005, lorsque nous avons commencé à organiser nos soirées Technorama avec DJ Jee, la scène était remplie de petits événements underground pour une communauté de passionnés de musique. On se retrouvait dans des lieux insolites pour écouter des sons pointus : des squats « artistiques », des petits clubs plus secrets, des soirées drum & bass, house, techno, rock et expé… Il y avait aussi de gros événements, mais beaucoup plus ponctuels qu’à présent. Je me rappelle notamment de grosses soirées techno ou drum & bass et house, sur des péniches, à la Villette ou Bercy… Avec Technorama, quand on avait fait venir Aux88 au Batofar ou Octave One au Rex, c’était perçu comme l’événement immanquable. C’était leur première venue à Paris. Le public était au rendez-vous, et le Batofar était plein à craquer. 

Céline & Jee - Technorama @ Rex ©JulienPeyric

Je me souviens également d’un public particulièrement diversifié, tant sur le plan socioculturel que dans ses goûts musicaux. S’y côtoyaient des danseurs de hip-hop, des férus de musiques électroniques et des amateurs de danse au sens large, créant un véritable espace de rencontre entre différentes cultures et pratiques artistiques.

Au fil des années, la scène électronique s’est démocratisée, avec l'ouverture des gros clubs et l’émergence des réseaux sociaux. Aujourd’hui, il y a tout un spectre d’événements allant des gros clubs avec une programmation plus « commerciale », à des événements plus ciblés, en passant par toute une diversité de soirées aux propositions intermédiaires. J’ai la sensation qu’il y a de moins en moins de petits lieux. Les squats ont disparu et les tiers lieux sont malheureusement en ce moment en voie de disparition… à moins que je ne sois pas au courant de certains lieux alternatifs (je pense à la disparition du Sample, de La Station, de La Flèche d’Or…).

Facebook puis Instagram ont grandement participé à accroître la visibilité des soirées techno. Les réseaux sociaux permettent aujourd’hui de communiquer plus facilement et rapidement sur les événements, bien que l’algorithme puisse aussi limiter la portée de certains posts. Cette accessibilité élargit les publics : les publications sur les soirées touchent aussi bien les passionnés de musique que les personnes novices, qui découvrent ces univers. 

Céline Technorama @ Concrete ©chagonzalez

Dans les années 90, on connaissait les free party grâce au bouche-à-oreille et aux infolines. Puis entre 2005 et 2010, s’informer, nécessitait une démarche aussi active : on allait prendre des magazines dans les bars, des flyers dans les boutiques de disques. Avec Technorama c’était le tout début de Facebook et nous communiquions aussi sur nos soirées par l’intermédiaire de la presse écrite, et e-mailing. Les modes de diffusion ont profondément changé, passant de circuits de communication physiques et ciblés à une visibilité numérique plus immédiate et plus large.

Si l’ambiance a évolué par rapport aux débuts, les rencontres avec les artistes curieux, innovants, passionnants continuent. L’envie d’expérimenter, de collaborer, de se réinventer perdure avec l’époque, la société et ses nombreux rebondissements. 

Technorama : Soundcloud - Bandcamp - Stephen Brown « Medusa »
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4. Tu as également composé des bandes-son pour le théâtre, le spectacle vivant et des expositions, notamment Errances Nocturnes, Stonewall ou des projets à la Monnaie de Paris. Comment abordes-tu ces créations ? En quoi ton processus de composition diffère-t-il de celui de tes productions destinées au dancefloor ?

J’aime profondément le groove, l’énergie du dancefloor, ainsi que le fait de performer pour le public. En parallèle, mon travail de productrice pour des disciplines variées telles que le spectacle vivant - danse, théâtre - ou l’art contemporain - vidéos, expositions, poésies - me permet de m’immerger dans des territoires sonores plus expérimentaux. La multiplicité des regards des artistes avec lesquel.le.s je travaille ainsi que la pluralité de leur approche des sons, des images, des mouvements, des mots, me permettent d’approfondir mes recherches sonores. Je compose des univers allant de l’ambient au sound design, au dub également, à des sonorités arythmées, plus froides. J’aime déconstruire le son pour mieux le sculpter, en explorer les textures et révéler de nouvelles possibilités. Ces belles collaborations m’enthousiasment particulièrement car elles participent à la création d’un art transversal, ou tous les médiums se croisent, dialoguent et se transforment mutuellement. 

J’aborde chaque création à travers un dialogue étroit avec mes collaborateurs. Je m’imprègne du concept, de la dramaturgie, de l’histoire et du propos artistique du projet, puis j’en dégage des mots-clés qui traduisent des émotions, des ambiances et des tonalités. À partir de ces premières intuitions, je construis un paysage mental que je cherche à traduire en son. Je sélectionne mes instruments, mes synthétiseurs, je prélève des samples, réalise des prises de son sur le terrain (field recording) avec mon enregistreur Zoom, puis j’assemble ces matières sonores pour composer les premières ébauches musicales. La création se poursuit en étroite conversation avec les autres médiums. La musique évolue au fil des échanges avec mes collaborateurs, dans un jeu d’allers-retours et d’ajustements successifs. 

Le 10 avril 2027, je créerai une nouvelle production pour le projet Minimum de Monde Visible, en collaboration avec Maxime Duché alias Peine Rose, média designer et artiste sonore, et Halveig Villand, vidéaste, plasticienne et performeuse. Minimum de Monde Visible, proposera une traversée immersive, métaphysique et festive au cœur d’un paysage architectural animé par le son et l’image. C’est un projet évolutif, et qui se prêtera, cette fois-ci, autant au dancefloor qu’à l’art contemporain. 
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5. Tu es cofondatrice du collectif Futile, avec lequel tu défends une certaine idée de la « fête libre », en créant des passerelles entre musique, poésie, danse et arts plastiques. Comment ces différentes disciplines se rencontrent-elles dans vos événements ? Quel est le fil conducteur de cette démarche ?

Ce que j’apprécie dans l’idée de la « fête libre », c’est le fait de venir sans masque, tel.le que l’on est, sans avoir à se conformer aux normes et aux attentes de la vie quotidienne. C’est un espace d’expression de soi, où chacun.e peut affirmer sa singularité, mais c’est aussi un espace de liberté, qui permet de décloisonner les pratiques artistiques : 

 « Futile, collectif festif et inutile », « On n’aime pas les frontières : ni entre les musiques, ni entre les personnes, ni entres les pratiques », « Nos soirées tissent des ponts entre la musique, la performance, le drag, la danse et les arts-plastiques pour que personne ne soit seulement spectateur.ices. ». 

À Futile, par exemple, nous avions créé et performé « À l’échelle de la fête », une performance poétique, imaginée par le poète et curateur Lou-Justin Tailhades, avec la scénographie et les costumes d’Halveig Villand. Ensemble, nous développons une écriture en direct, dont les textes sont diffusés au fil de la nuit, sur des écrans installés derrière le DJ booth.

Pensée comme une poésie d’endurance in situ, la performance se déploie dans le temps et l’espace du Sample, à travers les sons et sur les murs. Elle épouse les contours de la fête, se nourrissant de son énergie, de ses échanges et de ce qui s’y inventait spontanément. 


6. Tu as suivi une formation en biologie et en ingénierie de la santé avant de choisir de te consacrer entièrement à la musique. Comment as-tu vécu cette transition ? Avec le recul, quel regard portes-tu sur ce choix et sur les réalités d'une carrière artistique ?

Ma formation en biologie et en ingénierie de la santé a nourri ma manière de travailler, en développant ma curiosité, mon goût pour la recherche et l’expérimentation. Les sciences m’ont appris à observer, à analyser, à questionner les phénomènes et à construire une méthode de travail rigoureuse. Mon parcours en biologie m’a amenée à étudier de nombreux phénomènes physiques, et le son lui-même relève de la physique : fréquence, hauteur, intensité, vibration, propagation…

Même si la transition vers une carrière artistique professionnelle s’est faite relativement tard, j’avais déjà commencé à développer mon projet musical avec Technorama. Mon expérience dans le milieu de la recherche scientifique a constitué un véritable tremplin : elle m’a apporté une stabilité financière qui m’a permis, progressivement, de me consacrer pleinement à l’art. Choisir de poursuivre dans cette voie artistique a été, pour moi, une manière de revenir à ma passion première, la musique, et de lui donner toute sa place !

La réalité d’une carrière artistique implique une certaine capacité à entreprendre : initier ses propres projets, ne pas attendre que les opportunités viennent des autres, s’entourer de collectifs et multiplier les collaborations. Travailler à la croisée de différentes disciplines permet non seulement d’enrichir sa pratique, mais aussi de diversifier ses sources de revenus. 

7. Le vendredi 6 novembre, tu assureras le closing de La Mona avec un set qui évoluera de la House vers la Techno. Comment abordes-tu un tel exercice de style ? Et pour nous donner un avant-goût, pourrais-tu partager trois morceaux que tu imaginerais jouer ce soir-là ? 

Ça me fait toujours hyper plaisir d’être confrontée à différents exercices de style. Ça me branche tout particulièrement que ce soit pour la Mona : ce sont des soirées ouvertes qui ont un rapport hyper fort à la danse, et qui aiment hybrider la disco, la house et la techno. Pour mon set, spécial house to techno, on va y retrouver la mixité des styles que l’on avait à l’époque. Je vais pouvoir aller chercher des pépites et des gros classiques qui m’ont touché tout en y insérant des morceaux d’aujourd’hui. Même si j’ai une étiquette techno, bass music, dubstep, j’hybride les genres et j’utilise beaucoup de sons éclectiques. J’adore mélanger les styles et c’est la parfaite occasion pour cela !

Alors que nous avions invité Nick V avec Derrick May en 2010 à jouer de la house to techno en warm up à une soirée Technorama, je suis maintenant invitée le 6 novembre pour jouer de la house to techno en closing à la Mona. C’est super, la boucle est bouclée! 

5 Tracks : 

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