Valentina Paradox-Sal : Un parcours artistique entre danse et peinture

Danse

Pour commencer, peux-tu te présenter ? Et nous raconter comment la danse est entrée dans ta vie ?

Je m’appelle Valentina Dragotta, je suis danseuse interprète et chorégraphe de 33 ans, née et ayant grandi dans le nord de l’Italie. Depuis toute petite, j’adorais regarder les clips à la télévision, les enregistrer et essayer d’imiter les chorégraphies. J’ai été foudroyée en regardant le film Honey avec Jessica Alba. Je me disais : « Je veux être comme elle ! ».

J’allais souvent à la MJC de mon petit village, Saluggia, où il y avait toujours des activités pour les jeunes. Je devais avoir entre 7 et 10 ans et j’allais toujours à la danse, mais ce n’était pas un vrai cours : il n’y avait pas de professeur de danse. On mettait de la musique et, avec les autres enfants, on créait des chorégraphies que, à l’époque, on appelait des « balletti », pour ensuite faire des spectacles devant nos parents. Je ne savais pas du tout ce que je faisais, je n’avais pas encore conscience de vouloir étudier la danse, mais ça me plaisait énormément. Ce n’est qu’à partir de 15 ans que j’ai demandé à ma famille de m’inscrire à mon premier cours de danse hip-hop.

Mes parents sont aussi de très bons danseurs de danses de couple populaires italiennes, qui se dansent sur une musique appelée « liscio » dans les « balere ». Mais très honnêtement je ne peux pas dire que, chez moi, il y avait une culture de la musique funk ou disco, pas du tout. Chez moi, c’était : « Radio Zeta, solo musica italiana ».

Tu es d’origine italienne. On connaît l’importance de la House music en Italie, notamment dans les années 90 avec une scène très riche en clubs, djs et producteurs. Qu’en est-il de la House Dance là-bas ? Quelle place occupe-t-elle selon toi ?

Quand j’étais en Italie, vers mes 20 ans, j'ai commencé à beaucoup fréquenter les clubs, et à Turin, il y avait une vraie culture et une réelle connaissance de la house music, mais très de niche, réservée aux passionnés.

La house dance était encore très peu développée et nous faisions partie des premiers danseurs de house dance à fréquenter les clubs. Cependant, quand on sortait, on ne dansait pas vraiment de la house dance à proprement parler. J’y allais surtout avec mes amis non danseurs et je profitais de la soirée en faisant simplement des steps à droite, steps à gauche. Cela ne m’empêchait pas du tout de profiter de l’ambiance, bien au contraire : j’étais complètement immergée dans l’atmosphère du club.

Il y avait — et il y a encore aujourd’hui — des organisations comme Mouvement, Club2Club, Kappa Futur Festival et d’autres, qui ont fait venir au fil des années des DJ légendaires que j’ai eu la chance de rencontrer, comme Marshall Jefferson, Louie Vega, Lil Louis, Kerri Chandler, Derrick May, Tony Humphries, Black Coffee, et la liste est encore longue.

En ce qui concerne la danse, la house dance est aujourd’hui très développée en Italie. Il existe de plus en plus de formations et d’événements autour de cette culture. Pour ma part, j’ai commencé avec un cours de house dance par mois, donné par un danseur du sud de l’Italie, Gianni Wers, qui venait exprès dans le nord pour transmettre son savoir et les informations liées à cette danse. Aujourd’hui, il y a des cours de house dance partout.

Les danseurs italiens ont voyagé pour aller chercher des connaissances dans d’autres pays, et ils ont également invité les OGs directement de New York. Le niveau ne cesse de monter, et de plus en plus d’Italiens commencent à être reconnus à l’international.

Marjory Smarth & Valentina (2012)

Tu vis en France depuis 2016. Après plusieurs années ici, comment ferais-tu le bilan de cette expérience ? En quoi le contexte français a-t-il nourri ton évolution, et comment le comparerais-tu à l’Italie ?

Eh oui, cela fera 10 ans le 1er juillet 2026. Je n’y crois pas, comme le temps passe vite.

Ça a été une expérience incroyable. Partir a été l’un des meilleurs choix de ma vie, pas dans le sens de « quitter l’Italie », mais plutôt dans celui d’aller chercher mon indépendance et ma propre voie dans le monde, dans un endroit nouveau, inconnu, avec une langue et des codes qui n’étaient pas les miens.

L’Italie et la France sont géographiquement proches, mais ce sont deux pays aux vraies différences culturelles, qu’il ne faut pas négliger. Il a fallu réapprendre à créer des liens, à communiquer avec les gens, etc. Sans parler du décalage entre la vie dans un petit village de campagne et une grande ville comme Paris. J’ai adoré l’adrénaline du début : se lancer dans l’inconnu, même si ça faisait peur.

Paris a contribué à mon évolution sur plusieurs fronts. En tant que danseuse, j’ai eu l’opportunité d’intégrer le ParadoxSal Crew, chorégraphié par Babson, quelques mois après mon arrivée. Très vite, je me suis retrouvée à performer sur de grands plateaux, en France et à l’étranger. J’ai performé pour la première fois au Winter Forever 2017 avec la pièce Fighting Spirit, et pour moi, c’était tout simplement inimaginable.

J’y ai appris la notion de « création » et tout ce que cela implique. Être en résidence, je ne savais même pas ce que c’était. J’ai énormément appris avec Baba et Paradox-Sal. C’est ainsi que j’ai été formée comme interprète et chorégraphe, et j’apprends encore aujourd’hui.

De la scène des battles, j’ai compris qu’il ne suffisait plus d’être « forte » : il fallait être « excellente » pour avoir sa place. Ici, la compétition atteint des niveaux qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde. Ça fait peur, ça déstabilise, mais ça te pousse aussi à évoluer constamment, à travailler sans relâche et à essayer d’atteindre un niveau supérieur.

Et, ce qui n’est pas moins important, j’ai appris à vivre seule dans une ville aussi grande que Paris : se débrouiller avec la bureaucratie, la recherche d’un logement, le travail, les difficultés de la vie quotidienne, les blessures, etc. Tout cela fait énormément grandir en tant qu’être humain.

De l’autre côté — je ne vais pas vous mentir — il y a eu pas mal de moments de solitude, de difficultés à trouver ma place, à me chercher dans un lieu dans lequel je vivais déjà depuis plusieurs années mais que je n’arrivais pas encore à l’appeler maison. Je sais que c’est un sentiment partagé par beaucoup d’étrangers qui quittent leur pays. Ce n’est pas évident à traverser, mais c’est extrêmement enrichissant.

L’Italie, du point de vue de la danse, m’a préparée à la suite. J’y ai énormément étudié, entre stages, workshops, cours et préparation de spectacles de fin d’année. J’entends souvent dire que les Italiens à Paris sont connus pour être très déterminés, de bons élèves, toujours en première ligne, carrés. Nous avons appris cette danse d’abord en studio, puis, une fois que nous avons compris que cette culture nous intéressait vraiment, nous avons fait nos recherches et creusé pour trouver le lien entre la danse et l’expérience du club, qui, au début, étaient plutôt séparées.

À Paris, j’ai commencé à fréquenter assidûment le Djoon Club et aussi la Mona, où j’ai pu voir beaucoup de danseurs se retrouver sans esprit compétitif, comme lors des battles. Ils venaient plutôt pour vivre l’expérience de la nuit en club, jusqu’au matin : se libérer, partager un moment, et aussi pratiquer et s’entraîner, nourris par l’essence même du club. De plus en plus, en Italie aussi, on observe une démarche dans ce sens.

Paradox-sal dont tu fais partie est un collectif entièrement féminin. Quelle place ce type de projet occupe-t-il aujourd’hui dans la scène House Dance, et pourquoi est-ce important qu’il existe ?

ParadoxSal Crew est un groupe de 16 femmes de différents âges et origines, pratiquant des styles de danse différents, avec des influences et des racines variées, réunies autour de la house dance et music. L’objectif de notre chorégraphe, et le nôtre également, est de ramener la house dance sur de grands plateaux tout en gardant l’esprit du club, sans la dénaturer ni la compromettre.

Nous avons envie de poursuivre le travail commencé par Babson, et de transmettre les valeurs de la force du groupe : « des individualités au service de l’entité ». Nous souhaitons continuer à être des représentations et des références dans la house dance, aussi bien dans la création que dans les battles. Nous sommes aussi engagées à différents niveaux dans la transmission, à travers des cours, des stages et la création d’événements.

Il est également important pour nous d’être un exemple pour toutes les femmes, dans le milieu et au-delà. Nous luttons pour que les références féminines du milieu ne soient pas négligées. Parce que, comme on le sait, malgré le niveau acquis, elles sont souvent oubliées avec le temps.

La moitié du groupe est maintenant maman, et c’est aussi quelque chose d’incroyable : montrer qu’une carrière ne se termine pas après une ou plusieurs grossesses, mais qu’il est possible — certes avec effort — de faire coïncider les deux. Être des exemples pour les générations futures, et aussi pour celles et ceux qui sont là aujourd’hui — homme ou femme, quel que soit l’âge.

Tu pratiques aussi d’autres styles comme le waacking ou le hip-hop. Comment ces influences se croisent-elles dans ta danse ? Selon toi, un style doit-il rester fidèle à ses codes ou, au contraire, s’enrichir d’autres langages pour évoluer ?

Oui, c’est certain : lorsque l’on pratique plusieurs styles, on enrichit notre vocabulaire corporel et nos esthétiques se complètent. Un style peut nourrir un autre, à condition qu’il y ait une étude et une compréhension derrière. Sinon, cela peut créer de la confusion et donner une mauvaise représentation.

Tous les styles que j’ai pratiqués, et que je continue de pratiquer, nourrissent ma House Dance — par les gestuelles, les postures et les influences. C’est très enrichissant. Bien évidemment, cela doit rester dans la limite où la House Dance ne soit pas menacée dans sa qualité.

En complément de la danse tu es également artiste peintre. Peux-tu nous parler de cette activité ? Et plus largement, est-ce encore possible aujourd’hui de vivre pleinement d’une pratique artistique ?

En 2019, j’ai subi une rupture du ligament croisé du genou, ce qui m’a obligée à arrêter de danser pendant environ un an. Cette blessure est survenue peu après avoir quitté mon poste chez Footlocker pour me consacrer pleinement à la danse, et un mois et demi avant la première du spectacle « Queen Blood » à la Villette, pour lequel j’avais travaillé intensément toute l’année précédente.

J’étais en détresse.

Pendant cette période, je me suis naturellement tournée vers le dessin et la peinture. Sans trop réfléchir, cela m’a apporté du réconfort. Et encore aujourd’hui, je continue à pratiquer : mon travail a évolué, tant dans les mediums utilisés que dans mon style et ma démarche artistique.

Mon alter ego en peinture s’appelle Valepainthings. Ce nom reflète mon besoin de traduire la peine que je ressens dans différentes situations de la vie, des émotions souvent considérées comme négatives, et d’en faire quelque chose de beau sur la toile. Mon objectif est aussi d’ouvrir un débat plus large sur nos ressentis et nos vulnérabilités.

Je vous invite à découvrir ma page Instagram @valepainthings. Un site internet est en préparation, où j’expliquerai avec soin l’histoire derrière chaque tableau. Stay tuned !

@Valepainthings

Aujourd’hui, je vis pleinement de la danse. Je suis intermittente du spectacle depuis six ans, et j’ai pleinement conscience de la chance que représente ce statut d’artiste — un statut qui n’existe pas en Italie et dans plusieurs autres pays. Donc oui, il est possible de vivre d’une pratique artistique. Mais il faut garder à l’esprit que le chemin ne sera pas linéaire : il y aura des hauts et des bas. Il faudra faire preuve de créativité, d’adaptation, et savoir se réinventer constamment, tout en prenant soin de sa santé mentale et physique.

Au début, je ne voulais pas faire de la peinture un métier. Je voulais que cela reste une thérapie et une passion. J’avais peur que, si je la rendais sérieuse, j’en perde le plaisir et l’aspect thérapeutique. Mais petit à petit, je me suis ouverte à l’idée de voir où cela pourrait me mener. J’ai commencé à me former et à m’introduire dans ce nouveau milieu. On verra la suite… Et d’ailleurs, je crée aussi de très beaux t-shirts avec mes peintures.

Pour finir peux-tu nous donner trois sons qui te font vibrer en club ... Dont un coup de cœur italien ?

  • Un son qui m’a fait pleurer et qui me rappelle ma première rencontre avec New York : « Thinking About Your Body » de Louie Vega et Josh Milan.


  • Un son complètement différent, qui me transporte dans un trip incroyable : « Thee Analysis » de Joey Anderson (New Jersey).


  • Et pour finir, un coup de cœur italien : « Hunters » de Toto Chiavetta, DJ et producteur originaire de Catane, en Sicile.