De la danse aux platines : le parcours militant d’Habibitch

Club Culture

Chercheuse, danseuse, militante, autrice puis DJ, Habibitch n'a jamais cessé de faire dialoguer savoirs, cultures et mouvements. Dans cet entretien, elle revient sur les moments clés qui ont façonné son parcours artistique et politique.

Comment la musique et la danse sont-elles entrées dans ta vie ? As-tu des souvenirs marquants, des moments ou des morceaux particuliers à partager ?

Alors je crois que la musique et la danse sont entrées dans ma vie avant quoi que ce soit d'autre. Mes parents disent que j'ai su danser avant de savoir parler, ce qui est beaucoup dire parce que je parle beaucoup mdr, mais que ça a été la chose qui a bercé mon enfance et qui continue à bercer le reste de ma vie. Il n’y a pas un jour où je n’écoute pas de musique! C'est d'ailleurs la première chose que je fais en me réveillant et la dernière chose que je fais le soir : écouter de la musique. J'écoute de la musique tout le temps, tout le temps, tout le temps…!

Tu as d'abord choisi la danse comme moyen d'expression artistique, jusqu'à en faire ton métier. Comment ce chemin s'est-il dessiné ?

La danse, c'était comme une suite logique (à la musique). C'était mon rêve d'enfant de devenir danseuse, que j’ai réalisé assez tard. Je ne révélerai pas mon âge hé hé, mais c'est assez tardif dans une vie de danseuse. Et c'est encore un rêve de tous les jours j’avoue, de me rendre compte que j'ai réussi à devenir danseuse professionnelle. C'est ça qui est le plus fou pour moi : avoir réussi à accomplir ça!

J’ai été bercé par la musique depuis ma naissance, notamment par celle de mon père, qui est guitariste et musicien, et avec qui je travaille d'ailleurs sur mon prochain spectacle, “Back/Bridge”, en tant que musicien. Ça aussi, c'est vraiment une grande réussite, c'est un grand honneur même!  

Mais oui, c'est clair que la danse, c'est un peu l'amour de ma vie, mais précédé par la musique en vrai. La musique restera jusqu'à la fin, parce que la danse, au bout d'un moment, est un peu limitée en termes physiques. Je m'entraîne beaucoup moins qu'avant, mais la musique en revanche est toujours number one!  C'est aussi pour ça que je suis devenue DJ, c'était aussi une suite logique dans mon parcours et dans mon rapport à la musique!

A partir de quand as tu commencé à affirmer la dimension politique de ton expression artistique ? Y a-t-il eu un déclic ou un événement particulier ?

Quand j'ai commencé à faire de la danse, je sortais de l'Académie, d’études supérieures. J’ai fait hypokhâgne et khâgne, ensuite une double licence à la fac, puis un master de sociologie à Sciences Po. Les sujets que j’étudiais à l'époque (ça commence à dater lol), n’étaient pas du tout à la mode. On me disait tout le temps que je n’irais nulle part avec mon étude de la race sociale, mon étude du privilège blanc…. J'étais spécialisée dans l'intercroisement de la pensée de la race et du privilège, et à mon époque, ce n'était pas du tout à la mode, pas du tout « on the map ». On me disait même que c'étaient des sujets circonscrits aux États-Unis, qui n'avaient pas de pertinence en France, que la France était le pays de l’universalisme républicain, du citoyennisme, etc., qu'on ne pouvait pas parler de race (mdr).

Et bon, je savais que j'avais raison, mais ça m'a saoulée parce que j’étais bloquée, en plus des multiples plafonds de verre qui existent pour moi en tant que personne queer, algérienne, meuf, etc… alors  j’ai décidé d’abandonner mon parcours intellectuel et de faire de la danse, mon rêve d’enfant!

Sauf que moi aussi, j'ai été traversée par les mythes de l’universalisme républicain français, à savoir l’idée que la culture ne serait pas un endroit de politique et qu’il fallait faire les deux en parallèle. Alors c’’est ce que j'ai fait pendant longtemps: pendant longtemps, je suis restée militante d'un côté (parce que j'étais militante avant toute autre chose) et danseuse de l'autre.

Puis un jour, j'ai vu la performance de Miley Cyrus aux Video Music Awards, pour être très précise, où elle a fait une sorte de duo du cringe avec Robin Thicke..! J'ai vu les journaux titrer le lendemain : « Miley Cyrus invente une danse : le twerk ». Ça m'a rappelé le début de mes recherches sur la Ballroom, quand je l’étudiais sans en faire partie. À l’époque, sur Internet, il était en effet écrit que le voguing était une danse inventée par Madonna, alors que la seule chose qu’elle a inventée, c'est l’appropriation culturelle. She’s the Mother of the House! Ce jour-là, ça m’a fait un déclic. Je me suis dit : ce n'est pas possible. L’appropriation culturelle qui entoure les danses et les cultures des communautés marginalisées et racisées est tellement tangible et à la fois tellement invisibilisée qu’il faut en faire quelque chose.

C'est comme ça qu'ont été plantées les premières graines de “Décoloniser le dancefloor”, le spectacle avec lequel je tourne depuis neuf ans, et qui est maintenant mon livre, nourri par toutes mes réflexions, mes articulations intellectuelles, académiques, politiques, militantes et artistiques de ces 15 dernières années. J’ai eu envie de faire le pont et de réconcilier nos pratiques artistiques, qui sont éminemment politiques, avec nos pratiques militantes de résistance.

Comment es tu passée de la danse vers le DJing ? Est-ce que les deux pratiques se nourrissent aujourd'hui ?

Pour le DJing, c'est marrant. J'ai essayé il y a quelques années et j'étais hyper nulle, donc je me suis dit : ce n'est pas mon truc, ce n'est pas grave, on ne peut pas tout faire dans cette vie, je fais déjà beaucoup de choses. Je me suis dit que ce ne serait pas pour moi. Mais ça a quand même continué à m'obséder, dans le sens où ça fait vingt ans que je suis un club kid et que je commence à thésauriser une bonne culture musicale. Il y a parfois des choses que j'ai envie d'écouter en club, alors j'avais envie de passer de l'autre côté du dancefloor!

J'avais aussi envie d’en faire une sorte de moment d'éducation, qui est au cœur de tout mon travail. J’enseigne, je suis conférencière, je fais des spectacles, je suis prof, je partage beaucoup le savoir que j'ai accumulé ces vingt dernières années. Là, c'était une autre façon de partager de la culture, de passer behind the decks et de partager la musique qui est, comme je le disais, vraiment l'amour de ma vie. 

Et pour moi, c'est très intime d'être DJ. Ce à quoi je ne m'attendais pas du tout, en toute honnêteté. Je ne pensais pas que ça allait appuyer sur cet endroit d'intimité et de vulnérabilité. Je ne pensais pas non plus que ça allait m'emmener dans des endroits de transe corporelle et physique, presque spirituelle…je pensais que ce ressenti était circonscrit à la danse pour moi, et je me suis rendu compte qu’en fait le DJing m’apportait cette même spiritualité que la danse m'apporte parfois, ce qui est assez ouf!

Les moments d'alignement total, de communion totale avec la musique, je les ressens beaucoup quand je mixe. Ça m'est arrivé de pleurer et de me taper des fous rires genre! Je suis extrêmement prise par ce que je joue. Et c'est vrai que c'est un peu ma joie principale en ce moment! Je ne pensais pas découvrir aussi tardivement une pratique qui allait m'apporter autant de choses.

C'est assez magnifique pour moi de pouvoir jouer de la musique pour les gens et de kiffer que les gens kiffent. C’est très intime et très beau. Et oui du coup les deux pratiques se nourrissent dans le sens où je joue ce sur quoi j'ai envie de danser. Il y a des sons que j'entends et je m'imagine directement danser dessus dans la vie, et ce sont vraiment les sons que je garde très proches de mon cœur, et après j'aime trop les jouer aux gens et partager cette proximité!

Tu viens de publier ton livre “décoloniser le dancefloor” à quoi ressemble ton club idéal ?

Un club où les corps bougent, les corps sont transportés, les corps se rappellent qu’ils sont politiques, qu'ils sont connectés et qu’ils doivent communiquer et se tenir la main, pas physiquement, mais symboliquement.

C'est un peu ça que je raconte dans mon livre Décoloniser le dancefloor. On a besoin de de ramener des ponts, de l'alliance dans nos conversations et dans nos luttes, parce que la période actuelle est sombre, que le fascisme n’est plus aux portes de notre société mais qu'il est bien entré dedans, et qu'on se doit de se mettre en résistance, à fortiori nous les artistes, parce que l’art est intrinsèquement politique. On se doit de représenter notre héritage de résistance! C’est un peu ça, le club idéal : l'endroit où on se rappelle que notre joie est politique parce que notre résistance est politique. Pour les gens qui résistent, la joie est politique. Alors un endroit de résistance, de communication, de joie, de respiration, d’alliance et de pont, ce serait ça, mon club idéal! 

Et bien sûr, un endroit de bonne musique, à savoir la house music évidemment, parce que la house music est une musique supérieure à la vie. Voilà !

Ta venue à La Mona nous paraît assez naturelle tant ton histoire est liée à celle de la soirée. Pour nous faire patienter, peux-tu nous partager trois morceaux que tu penses jouer ?