Des premiers cours de hip-hop à Narbonne aux pistes de danse parisiennes et lyonnaises, le parcours unique de Lavanda

Danse

À travers la danse, elle a trouvé un espace pour transformer des expériences douloureuses en force collective et personnelle. Un témoignage sur la reconstruction, la communauté et le pouvoir du mouvement.

1. Tu as grandi à Narbonne et commencé la danse par le hip-hop assez jeune. Quels souvenirs tu gardes de tes débuts, et qu’est-ce qui t’a donné envie d’aller plus loin ? Tu as aussi exploré d’autres styles : qu’est-ce que ça t’a appris sur toi et sur les milieux de danse ?

Pour ce qui est du tout début, je garde des souvenirs intimement liés à mes amis d’enfance et à ma famille.
Étant originaire de Narbonne, je n’avais pas facilement accès à la culture hip-hop ni à des cours, alors avec mes copaines en primaire et au collège, on passait notre temps à s’échanger des sons et à imaginer des chorégraphies, en mode boys band. Aussi, dans ma famille, on écoutait beaucoup de musique et des styles très différents : du jazz, du rap, de la soul, du reggae, du rock des années 70. C’est surtout mes frères et sœurs qui ont fait mon éducation musicale à ce niveau.

Puis en 2009, tout a vraiment commencé. Une association gérée par ma première professeure, Maëva Sita, s’est installée à Narbonne. Elle nous a poussé·e·s à explorer tous les styles de danses hip-hop et invitait des intervenant·e·s pour nous faire découvrir la culture en partant au maximum de la source. C’est d’ailleurs là que j’ai pris mon premier cours de whacking avec Ariane Brown. Je suis entrée dans le vif du sujet. Je faisais aussi beaucoup de dancehall et j’allais prendre des cours à Montpellier, Toulouse ou Perpignan. À 16 ans, j’ai participé à mon premier stage intensif à la Paris Dance School. Enfin, s’en sont suivies des années de pratique avec des groupes et des personnes différentes. Je me suis formée un peu en autodidacte en faisant de nombreuses recherches et en regardant des émissions, des interviews, des archives et des vidéos sur YouTube.

Je suis passionnée par l’histoire de la danse et en particulier des danses sociales, underground et traditionnelles (j’ai même dansé du flamenco de mes 7 à 9 ans). En 2013, durant mes études supérieures à Lyon, je suis tombée amoureuse de la culture house et de l’univers des clubs, et depuis, ça ne m’a jamais lâchée. À l’époque, je sortais souvent à l’Ambassade, l’antre de la house à Lyon. J’ai vibré sur les sets de Manoo, qui y était DJ résident. Le club est mon espace d’expression privilégié ; ça a complètement façonné mon identité de danseuse. En 2018, à Paris pour mon master, j’ai continué à clubber, au Djoon, au Bizz’Art, à La Machine, à la Tap Water Jam et à La Mona, qui était évidemment une de mes soirées préférées. J’y ai rencontré la plupart de mes ami·e·s. Le whacking était toujours présent dans ma vie : je prenais les cours d’Ariane au Lax Studio et je le pratiquais surtout en sortant à La Mona. J’allais voir de nombreux battles à cette époque et je me nourrissais de toute la richesse du milieu de la danse underground à Paris. Je dis toujours que chaque style de danse que j’ai pratiqué est arrivé aux moments de ma vie où j’en avais le plus besoin. Des moments où ça m’appelait et qui résonnaient avec ce que je vivais dans ma vie personnelle et mes besoins d’expression.

2. Tu as longtemps mené études et danse avant de faire le choix de te professionnaliser. Est-ce que tu peux revenir sur ce moment de bascule : qu’est-ce qui t’a poussée à te lancer pleinement dans la danse ?

C’est à la suite d’une formation féministe bouleversante que j’ai eu le déclic. Après mon master en sciences politiques, j’ai travaillé dans l’associatif sur les droits des femmes et de l’économie sociale. En 2019, avec l’association du Fonds pour les femmes en Méditerranée, j’ai participé à une formation dont le but était de proposer un espace d’expression et de débat autour de nos parcours, ainsi que de réfléchir à la création d’espaces de libération collective. Entourée d’artistes, de femmes et de personnes queer qui vivaient leur métier passionnément, j’ai pris conscience de ma construction de genre, de mes désirs profonds et de mon besoin de communauté.

Suite à cela, et après de longues études intellectuelles, j’ai pris la décision d’enfin m’affirmer. Cela allait de mon désir enfoui de vivre de l’art à toutes les facettes de ma personne. Il y avait beaucoup de choses à dire et à exprimer, et j’avais envie de le faire avec le plus de médiums possible. J’avais ce besoin irrépressible d’utiliser mon corps comme moyen d’expression, en plus de manifester mes valeurs et mes convictions à travers la danse.


3. Le waacking semble avoir été une vraie révélation pour toi, autant artistiquement que personnellement. Qu’est-ce que cette danse t’a permis d’exprimer ou d’affirmer que tu ne trouvais pas ailleurs ?

Le whacking a littéralement pris mon âme au moment où j’ai commencé à m’affirmer dans mon genre et mon orientation sexuelle. J’ai très longtemps enfoui mon identité queer et en particulier mon amour pour les femmes. Me lancer à fond dans le whacking a été pour moi le moyen de m’affirmer et d’assumer ouvertement ma queerness. Cette période de ma vie était assez sombre, j’avais besoin de communauté.

J’ai toujours eu un vrai crush sur cette danse, mais au lycée, ce n’était pas le moment pour moi de plonger à fond dedans. Quand j’ai rencontré Paul de Saint Paul, ce fut un coup de foudre. Il m’a énormément poussée à embrasser le whacking et à faire partie de la communauté. Je ne serais pas là où je suis sans lui. C’est devenu mon frère de cœur, mon binôme de danse, et la personne qui m’a fait comprendre que cette danse était faite pour moi. J’ai déménagé à Lyon pour poursuivre ma carrière de danseuse professionnelle et j’ai intégré le Lyon Waacking Project, qui est devenu ma famille.

Au-delà de la forme de la danse, le whacking est avant tout une communauté et une culture selon moi. Faire en sorte que cette danse puisse toucher le plus de personnes possibles, en particulier les personnes queer, est une priorité dans nos valeurs avec le LWP. A un niveau plus personnel, le whacking/punking me pousse à explorer toutes les facettes de mon identité et de ma personnalité, à creuser plus loin dans mes émotions, dans mon identité de genre. Il me permet aussi d’exprimer ma sexualité, de l’incarner pleinement et de me réapproprier mon corps.

Je suis une survivante de VSS, j’ai subi une expérience traumatisante dans le milieu de la danse qui a profondément marqué mon expérience dans la communauté freestyle. J’ai trouvé dans l’espace et la danse whacking le moyen de me réinventer, d’assumer ce que j’avais vécu et de le transformer. Ça a révélé la force que j’avais en moi et m’a rendu la lumière qu’on m’avait volée.
C’est un parcours sans fin, mais aujourd’hui, j’ai trouvé un lieu où éprouver cette épreuve en sécurité. Je suis très engagée dans la lutte contre les VSS et j’en parle ouvertement. C’est le plus gros battle de ma vie. J’aimerais, à l’avenir, créer de vrais environnements collectifs pour que les victimes soient entendues et respectées, et ce, dans toutes les communautés de danse.

La danse whacking révèle en toi ce qui n’est pas dit ou qui n’a pas la possibilité d’être verbalisé, d’exister. Le corps se connecte indirectement avec les personnes qui ont ce vécu. On se sent, on se sait. J’adresse ce message à toutes les victimes : je vous vois, je vous sens. On a le droit de s’exprimer, on a le droit d’exister dans notre entièreté.


4. Aujourd’hui, est-ce que tu dirais qu’il existe une “signature” du waacking français ? Est-ce que tu ressens des différences dans la manière de danser ou d’aborder cette danse entre la France et d’autres scènes à l’international ?

Je dirais qu’en France, on développe vraiment nos individualités à travers la danse. On possède une très grande diversité, et c’est la force de notre whacking. C’est aussi dû au fait que beaucoup de personnes pratiquent d’autres styles de danses et viennent de backgrounds culturels très différents, cela crée des personnalités fortes et affirmées.

Pour moi, on devrait faire encore plus d’efforts pour faciliter l’accès à notre danse aux personnes queer et aux personnes racisées. J’aimerais que l’on mette plus l’accent sur la construction de communautés et de réels réseaux de soutien. A l’instar de la scène berlinoise ou montréalaise, qui sont très inspirantes à ce niveau-là. Je souhaite aussi qu’on encourage la création d’espaces d’expression en dehors des battles : plus de scènes ouvertes et d’espaces de club. 

A Lyon, c’est une priorité, on a créé une soirée qui s’appelle la WAW et Paul infuse cette vision dans le battle Waacktober. Cela n’empêche pas la compétition d’exister, mais il y a plusieurs manières de l’aborder.

Est-ce que je fais ça exclusivement pour me hisser en haut du podium ? A quoi je décide de dédier ma visibilité ? Je considère que tous ces espaces ont le droit d’être, et peuvent coexister, à condition qu’on ne reproduise pas de hiérarchies et que l’on soit vigilant·e·s aux dynamiques de pouvoir qui peuvent s’installer.

5. Tu vas donner une dance class pour La Mona le 7 juin, en plein air à la Prairie du Canal. Qu’est-ce qui est essentiel pour toi quand tu enseignes ? Et pour finir, quels sont 2 ou 3 morceaux qui te font vibrer à chaque fois que tu les entends ?

Pour moi, la transmission est une source d’apprentissage et de connaissance de soi, c’est aussi une responsabilité. Ce qui est primordial pour moi est de faire en sorte que les gens se sentent en sécurité et confortables, instaurer un climat de confiance ouvre l’espace pour apprendre et s’exprimer librement. Il est aussi très important de transmettre l’histoire, la culture de cette danse et ses références, qui sont indissociables du mouvement. 

J’aime amener les gens dans un univers et creuser un élément en particulier : le Groove, l’interprétation, la connexion à soi même, les textures etc. J’essaie de transmettre la technique comme un moyen de développer son expression et sa personnalité plus que comme une fin en soi. 

Le whacking est pour moi un outil formidable de libération et j’accompagne mes élèves à trouver leur propres références et leur identité à travers le mouvement. 

Morceaux : 

J’en ai mis 4 déso trop dur de choisir