Rocco Rodamaal : l'importance des racines musicales, de la musique algerienne à la House

En amont de sa venue derrière les platines de La Mona, Rocco Rodamaal, DJ et producteur lyonnais incontournable de la scène House française, revient sur la construction de son identité musicale, nourrie d’influences algériennes, funk, disco, hip-hop et new wave, jusqu’à la naissance d’une vocation devenue carrière. Un récit personnel qui traverse les époques, de la France des années 70 aux scènes club des années 90, et met en lumière l’importance de ses racines dans son parcours d’artiste.

Comment es tu tombé dans la musique ? Quels sont les morceaux de ton enfance ?
Je suis tombé dans la musique très tôt, presque avant d’avoir conscience de ce que c’était. En maternelle, nos réveils de sieste se faisaient sur des morceaux d’Ennio Morricone. Je me souviens encore de « Il était une fois dans l’Ouest » qui résonnait dans la salle, comme un rêve suspendu. Avec le recul, je me dis que ces maîtresses nous ont offert un cadeau immense: éveiller des enfants de 4 ans avec Morricone… je ne les remercierai jamais assez !
À la maison, je suis l’avant dernier d’une fratrie de dix enfants et la musique avait une autre couleur : ma mère écoutait Rabah Driassa (Icône saharienne, voix populaire et artiste peintre-chanteur Algérien) tous les jours en préparant le repas. J’avais 6 ou 7 ans et je la voyais parfois pleurer en silence. Aujourd’hui, avec mon âge, je comprends mieux: c’était l’Algérie qui lui manquait, son pays, ses souvenirs, tout ce qu’elle avait laissé derrière elle. Ces chansons ont été mes premiers frissons, mes premières émotions brutes.
Et puis il y avait mes grands frères, qui m’ont ouvert la porte d’un autre monde : James Brown, Bob Marley, Santana ou Madonna ou Christopher Cross… Plus tard, mon cousin, qui habitait deux étages plus bas, passionné de musique, me faisait découvrir Sylvester, Patrick Cowley, Depeche Mode, A-Ah ou Talk Talk… Mon frère aîné, qui était le DJ du quartier, organisait une soirée par mois où l’on y entendait les gros tubes de Lime, George Benson, Kool & The Gang, Weeks & Co, ou encore Madonna.
Il y avait même des battles de danse. Pour un gamin, c’était un spectacle total. Et puis il y avait le Smurf avec Sidney le dimanche, H.I.P H.O.P, les émissions de Breakdance… Après chaque programme, on descendait en bas des immeubles avec les copains pour reproduire les pas, avec nos K-Way sur nos cartons. C’est là que j’ai découvert la vague hip-hop, d’abord avec Break Machine, puis Sugarhill Gang…
Tous ces univers coexistaient sans que je m’en rende compte : le cinéma, la pop, la soul, le funk, le disco, le hip-hop, la new wave et les balbutiements de la musique électronique… Pour résumer et pour toutes ces raisons, une partie des morceaux de mon enfance sont :
Ennio Morricone « Il était une Fois Dans l’ouest »
James Brown « Sex Machine »
Bob Marley « Waitin in Vain »
Madonna « Everybody »
Kool & The Gang « Take it to The Top »
Chemise « She Can’t Love You »
Sylvester « You make Feel (Mighty Real)
Weeks & Co «Rock Your World »
Michael Jackson « Don’t Stop Til You Get Enough »
Lime «You’re My Magician »
My Mine « Hypnotic Tango »
Christopher Cross « Ride like the Wind »
Santana « Europa »
Comment as-tu découvert la House music ? Est-ce que ça a été une évidence dès le départ ?
Avec tout ce mélange musical dans lequel j’ai grandi j’étais déjà préparé, sans le savoir, à accueillir une musique qui réunirait toutes ces émotions. Mais à ce moment-là, je n’avais pas encore le recul pour comprendre ce qu’était vraiment la House. Je démarrais une carrière de DJ classique, généraliste, en sono mobile.
C’est en sortant comme simple client dans un club à Lyon, celui où je deviendrai résident plus tard, que j’ai pris ma première claque. J’y ai découvert Lil Louis “French Kiss” et Black Box “Ride On Time”. Pour moi, Black Box incarnait le son des clubs : puissant, moderne, irrésistible. (sans me douter que Loleatta Holloway avait été samplé pour le vocal). En parallèle, je suivais religieusement les émissions de Dimitri From Paris, notamment Skydance, avec ce jingle qui me faisait rêver : “The Sound Of New York”. J’y découvre, David Morales, Tony Humphries, Roger Sanchez… Bien sûr Ten City m’a marqué à vie avec « Thats The Way Love is » !!!
C’est là que le déclic s’est fait. Ce que j’entendais en club, ce que j’écoutais à la radio, ce que je ressentais… tout commençait à s’aligner. À partir de ce moment, mes oreilles ont changé. Ma manière d’écouter aussi. Et ça a eu des répercussions sur tout ce que j’allais aimer ensuite.
En 1992, j’ai même fait une année d’études supérieure en son et lumière pour comprendre comment fonctionnaient les systèmes son et les lights, … Je voulais tout savoir, tout comprendre, tout ressentir. En 1993, je deviens résident dans ce fameux club généraliste, L’Empire. Le dimanche, le lieu se transformait complètement : on y organisait des GTD (Gay Tea Dance) de 18h à minuit, orchestrés par Chuck et son équipe ; une personne essentielle dans le développement de la musique électronique à Lyon à cette époque.
Les résidents étaient DJ Tom, Syliah, et moi qui ouvrait la soirée car j’étais responsable de la cabine tout le week-end. À travers ces après-midis, j’ai découvert un univers incroyable: la communauté gay, à cette époque, était à la pointe de la modernité, de la musique, du style, de l’ouverture d’esprit ! Tout Lyon s’y retrouvait, quelle que soit ton orientation sexuelle. Ce qui comptait, c’était la fête, l’énergie, et cette musique avant-gardiste qui arrivait tout droit des États-Unis et d’Italie.
C’est là que j’ai découvert des morceaux qui ont changé ma vie : Hardrive – “Deep Inside”, Reel 2 Real – “I Like to Move It”, RAW – “Unde”, Soup – “New York, London, Chicago”…Ces dimanches ont été un choc culturel. Ils ont façonné mon oreille, mon identité musicale, et ma vision du clubbing. C’est vraiment à ce moment-là que j’ai compris que la House n’était pas seulement un style : c’était une culture, une liberté, une manière d’être au monde.

Tu as réussi à faire de ta passion un métier, à la fois comme DJ et comme producteur. Comment se sont passés les débuts ?
À quoi ressemblait le parcours d'un artiste House à cette époque ?
Après mes premières résidences, j’ai continué mon parcours dans des clubs plus orientés House et techno. De 1994 à 1996, j’ai été résident au Space à Lyon, puis de 1996 à 1998 à L’Ambassade, un lieu emblématique dédié au son Garage et à la House avec une grosse influence américaine.
À cette époque, je ne produisais pas encore. Ma priorité, c’était de trouver chaque semaine les disques qui allaient faire la différence. Je passais des heures chez Rhythms Records ou Indépendance Records à écouter, fouiller, comparer… Le DJing était très chronophage, très instinctif : tout passait par les disquaires, les imports, les promos, les discussions avec les vendeurs. Ces années-là ont forgé mon oreille et ma manière de construire un set. Je vivais littéralement au rythme de la nuit: je me couchais au petit matin, je me réveillais en début d’après-midi, et je repartais chercher de nouvelles pépites.
Ensuite, je suis devenu vendeur chez Tracks Records, une succursale de Genève et Lausanne liée à Mandrax et DJ Spoke, le premier résident de L’Ambassade. C’était une période incroyable: j’étais payé en vinyles chaque semaine. Je pouvais tester les promos, les imports, les test-pressings souvent très rares et me réserver la primeur de les jouer à L’Ambassade, qui possédait alors le meilleur sound-system de France, selon Sono Magazine (ce que je confirme). Avant même de produire, je construisais déjà ma signature, uniquement à travers les disques que je dénichais et la manière dont je les faisais sonner en club.
La production est arrivée plus tard, en 1998, avec une première bande de copains dont Manoo faisait déjà partie. Et c’est en 2000, avec Manoo et Alex Santos, que les choses se sont vraiment structurées avec la création de RODAMAAL. Notre premier morceau sort sur le label Jazz-Up Records de Teddy G, qui avait auparavant lancé Rotax Records avec Pascal Rioux.
Aujourd'hui, tu joues et produis depuis plusieurs décennies. Quels ont été les principaux défis que tu as rencontrés au fil des années, et comment as tu su les surmonter ?
Le plus grand défi, au fil des années, ça a été de rester constant. Dans la production comme dans le DJing. La scène évolue vite, il sort des milliers de morceaux chaque semaine, et on peut très vite disparaître du radar. Il y a une nouvelle génération de producteurs très talentueux, très modernes, et je pense qu’à un moment, je n’ai pas su apporter cette modernité-là.
J’ai dû apprendre à me renouveler, à moderniser mes sonorités tout en gardant ma touche oldschool, celle qui fait partie de mon ADN. Un autre défi, c’est l’organisation. On ne peut pas être partout : gérer les bookings, répondre aux demandes de remixes, produire, s’occuper d’un label… À un moment, tu ne peux plus être au four et au moulin. J’ai dû apprendre à m’entourer de personnes qui avaient compris ma personnalité et qui pouvaient prendre le relais. Et puis il y a la communication. À l’époque, on n’était pas encore dans cette ère de la “super communication”. Aujourd’hui, c’est devenu essentiel.
Mais j’ai aussi une chance : mon background musical. Toutes ces années à digger, à jouer, à écouter… c’est devenu un vrai atout. Ça me permet de m’inspirer de ce que j’ai vécu pour créer à nouveau du son qui claque, qui a du sens, et qui me ressemble.
Y a-t-il un morceau que tu joues depuis des années et qui continue de fonctionner sans jamais perdre sa force ?
Blaze “Lovelee Dae” (20:20 Vision Remix)
Ce morceau procure une sensation de bien-être immédiat. Il a cette profondeur, cette chaleur dans la voix, qui te met dans un état incroyable dès les premières mesures. Et honnêtement… qui ne veut pas un peu de “lovely day” dans sa vie. C’est un titre qui traverse les années sans jamais perdre sa lumière.
On est très heureux de pouvoir t’accueillir à la Mona Samedi 20 Juin, Pour terminer, peux tu nous partager 3 morceaux que penses jouer à la soirée ?
-Ten City « Thats The Way Love is »
- Stacy Kidd, Pastor Devin Smith « Only Living God » (Main Mix)
- Rocco Rodamaal « The Loft »








