L'âge d'or de la house italienne

Club Culture

A la fin des années 80, l’Italie s’impose comme l’un des foyers les plus actifs de la House music en pleine expansion. Tandis que le reste de l’Europe commence tout juste à apprivoiser ce genre né aux États-Unis, les clubs, DJs et labels italiens, forts de l’héritage italo-disco, évoluent déjà dans le sillage des scènes pionnières de New York et de Londres. Ils proposent une House émotionnelle, mélodique, solaire et profondément tournée vers la fête et la culture des nuits estivales.

Textes par Odd Sweet & Nick V

@Vae Victis 1990


Les producteurs italiens observent avec attention la scène New Yorkaise, où des figures comme Pal Joey (lui même d’origine italienne) façonnent une House élégante et feutrée, construite sur des samples précis, grooves appuyés et un sens aïgu du détail. Réinterprétée par les producteurs italiens, cette esthétique devient un langage sonore distinct où accords de piano lumineux, voix féminines découpées, basses rondes et nappes éthérées s’assemblent pour donner naissance à une house euphorique et résolument méditerranéenne.

Sur la côte Adriatique, plus largement connue comme la Riviera italienne, l’épicentre de cette effervescence se situe autour de Rimini, Riccione et Gabicce, avec des prolongements naturels vers Bologne et Florence. Chaque week-end, des clubs devenus emblématiques - l’Ethos Mama Club, le Diabolik’a (premier véritable after-hours du pays), Vae Victis, Matis, Cocoricò, Peter Pan, Kinki, Pascià, Club Dei 99, Byblos ou encore le New York Bar - accueillent une foule mêlant locaux, touristes, danseurs, DJs étrangers et passionnés de vinyle. Les derniers maxis 12" circulent de main en main tandis que l’on danse jusqu’aux premières lueurs du jour.

Ces lieux programment aussi bien lives et DJs invités venus des États-Unis et du Royaume-Uni que des résidents appelés à marquer durablement la scène : Leo Mas, Ricky Montanari, Flavio Vecchi, Ivan Iacobucci, Marco Trani, Luca Colombo, Alex Neri, MBG, Claudio Coccoluto, Massimino Lippoli, Pastaboys, DJ Ralf, Cirillo ou Andrea Gemolotto.

de gauche à droite : Leo Mas, Andrea Gemolotto, Claudio Cocolutto, Luca Colombo, Ricky Montanari, Gianfranco Bortolotti, DJ Ralf, Flavio Vecchi @ Media Studios, Brescia crédit photo Gianfranco Bortolotti (Media records & Heartbeat records)

Ricky Montanari @Echoes, 1993

Ricky Montanari @Ethos Mama, 1991

L’essor de la house en Italie s’appuie sur un terrain déjà fertile. Héritière d’une forte culture disco et funk dans les années 1970 et 1980, l’industrie locale de la dance music dispose alors d’un réseau de production et de distribution solidement structuré. Dès la fin des années 80, la house s’y installe durablement, avant de s’exporter massivement au début de la décennie suivante. 

Les labels italiens pressent des disques à un rythme soutenu. Irma Records ainsi que ses sous-labels Calypso ou Antima Records, basés à Bologne, joue un rôle clé en publiant une grande partie des classiques de la période. Flying Records, très actif au début des années 90, a servi d’intermédiaire entre la scène napolitaine et le reste du pays, tout en disposant d’un disquaire à Kensington, Londres. D’autres labels comme DFC, UMM, Zippy, D-Vision, MBG, Palmares ou encore des dizaines de micros-labels multiplient les sorties, permettant aux producteurs de diffuser rapidement leurs morceaux en Italie et à l’international. Souvent, clubs et labels fonctionnent en symbiose : un DJ résident teste un titre le samedi soir, le label le presse la semaine suivante, et le disque circule dans tout le pays en quelques jours.

Ivan Iacobucci @Fix Club, Pescara 1995


Rapidement, l’Italo house dépasse les frontières. Afin de faciliter l’exportation et d’affirmer une dimension plus internationale, de nombreux producteurs italiens adoptent des alias anglophones (ou parfois hispanisés) : Soft House Company, Be Noir, Sueño Latino encore Key Tronics Ensemble. Ils diffusent une house inspirée des sonorités new-yorkaises et garage, mais portée par une sensibilité propre : plus émotionnelle, plus mélodique, immédiatement reconnaissable à ses pianos élégants, ses nappes oniriques et ses grooves chaleureux.

@ Vae Victis, 1991

Certains titres, plus calibrés pour le succès commercial, explosent les ventes, à l’image de Found Love de Double Dee ou de Ride On Time de Black Box. Ce dernier, construit autour d’un sample non autorisé et non crédité de la voix de Loleatta Holloway issue de Love Sensation, donnera lieu à un litige juridique qui ne sera réglé qu’après la sortie et le succès du disque.

Ce moment relativement bref, s’étendant de 1989 à 1993, laissera pourtant une empreinte durable sur l’histoire de la house music. Les compilations contemporaines comme Welcome To Paradise ou House of Riviera (Mona Musique), les nombreuses rééditions de maxi-singles et l’intérêt renouvelé de DJs internationaux ont contribué à remettre en lumière cette esthétique singulière, à la fois mélodique, émotionnelle et poétique, que l’on appellera italo house ou dream house, véritable bande-son de l’âge d’or de la house italienne.